Il n'y aurait rien. Rien que le néant. Le néant de cette page blanche qui lentement s'étend. Adieu les mots plus ou moins bien ou mal choisis, les tentatives désespérées de saisir un trait de vérité sous la densité du monde. Adieu la beauté d'un point d'exclamation lancée comme une provocation, la tristesse d'un point de suspension qui dit ce qu'il ne voudrait pas dire, adieu la stupeur dune virgule pleine de rupture il n'y aurait rien que ce blanc et derrière ce blanc encore du blanc et rien d'humain ne serait prononcé sur cette page, rien qui fasse penser à quelque chose d'humain, il n'y aurait que le néant, le vide, l'absence, il n'y aurait que l'angoisse froide d'une solitude absolue, il n'y aurait pas un mot, pas un geste, pas une lettre, il n'y aurait absolument rien.
La page se prolongerait, blanche d'une pureté de nacre, et pourtant sous le blanc éclatant on devinerait.
On devinerait l'absence et la tristesse, on devinerait que quelqu'un est mort dont on ne peut pas parler, on devinerait qu'il y a des choses que l'on ne peut pas dire, des mots que l'on ne peut pas prononcer, on devinerait tout cela et à nouveau la carapace se fendrait et la réalité apparaîtrait dans son odieuse abjection.
Il n'y aurait que moi face à cette page blanche que je ne peux pas écrire et face à des lecteurs qui n'existent pas, qui ne sont jamais nés.
Il n'y aurait rien mais on comprendrait que parfois, rien c'est tout.
Il n'y aurait qu'une vie qui bascule dans le néant et le chagrin qui vous colle à la peau, il n'y aurait que ces mots qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas, qu'on n'ose pas prononcer.
Alors peut-être je lui dirai pardon.
Pardon.