• A ma fille.

    Depuis ta naissance, tant de gens penchés sur ton berceau et l'attente, l'attente de savoir de quelle couleur seront tes yeux. La stupide attente. Déjà au début, les doutes et les interrogations, trop foncés tes yeux, trop de gris, pas assez de bleu, ça pouvait mal virer. Puis tes yeux gris verts, puis gris jaunes, puis marrons... Tes yeux caméléons, qui changent selon la lumière, la météo, le mois, le jour qu'on est. Elle aura les yeux verts, me garantit-on, puis la semaine suivante, avec une pointe de déception et de surprise, mais non, ils sont marrons. Quels beaux yeux bleus, me glisse une vieille dame dans la rue, ah mais non, ils ne sont pas bleus, pas bleus, ah oui, c'est vrai, pas tout à fait mais avec cette lumière, j'ai cru que.... Comme si seuls les yeux bleus pouvaient être beaux... Et puis tes yeux gris quand le temps se couvre, et tes yeux verts quand la lumière donne dans les arbres, tes yeux bruns quand tu es à la maison, tes yeux jaunes quand tu te tournes vers la lumière. Tes yeux multicolores qui épousent la lumière du monde mais qui non,  ne sont pas bleus. Mais finalement, oh mon dieu, catastrophe, cataclysme, mais ces yeux, ils sont marrons en fait, l'impensable, avec une mère aux yeux bleus et un père aux yeux verts!  Tes yeux caméléons ma chérie, tes beaux yeux caméléon, ne laisse jamais personne les définir ; moi, j'étais la blonde aux yeux bleus, forcément stupide, forcément gaffeuse, forcément voulant plaire mais n'y arrivant pas tellement. J'étais la blonde aux yeux bleus et chaque jour je devais rire aux blagues graveleuses sur les blondes et encaisser les préjugés quand j'étais au travail ou au volant de ma voiture et ceux quand j'étais au lit et.... Et j'ai fini par être la blonde aux yeux bleus qu'on me disait d'être, j'ai fini par être stupide et par vouloir plaire et par me planter au boulot par manque de confiance en cette blonde aux yeux bleus forcément stupide et gaffeuse et par me planter en voiture parce que c'est ce que font les blondes après tout, je le lisais dans le petit sourire en coin du mécanicien à qui j'amenais ma caisse, ma caisse toute rayée évidement, ma caisse de blonde aux yeux bleus forcément mince et gentille, trop gentille, forcément mince et qui accepte les blagues en souriant, en riant même parfois, parce que la blonde aux yeux bleus est trop bête pour les comprendre n'est-ce pas. Et la séduction lourdingue qu'il me fallait supporter, qu'il me faut encore supporter parfois malgré mon statut un peu plus respectable, persuadés qu'ils sont que la blonde aux yeux bleus n'attend que ça, évidement...

    Alors ma chérie, garde tes yeux arc-en-ciel et ne sois jamais la blonde aux yeux bleus et à ceux qui seront déçus de tes yeux bruns, de tes yeux marrons comme la terre, rappelle leur que tu es autre chose qu'une couleur d'yeux, que tu n'es et ne seras jamais ce qu'ils veulent te coller sur le front.

    De la blonde aux yeux bleus pour sa fille aux yeux marrons. 


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  • Eh bien je ne sais pas.....

    Je me souviens avoir posé cette question là à mes propres parents qui étaient dans la quarantaine. Mon père m'avait répondu, avec optimisme, c'est à l'âge qu'on a. parce qu'il faut être heureux tous les jours de ce qu'on est, de ce qu'on a. Bref, mon père a quarante ans était beaucoup plus sage et plus heureux que moi. Et il me paraissait aussi beaucoup plus vieux et beaucoup plus adulte. 

    M'enfin.

    Du haut de mes presque quarante ans, moi, je ne sais toujours pas. Je pense avoir été heureuse enfant comme le sont les enfants, heureuse du présent, de ne pas sentir encore le temps qui passe sur les épaules, mais j'imagine que j'avais déjà des tracas, l'école où j'étais trop timide, mes frères et soeurs qui étaient plus réussis que moi, l'envie de pleurer pour rien parfois déjà. 

    Alors je rêvais à l'avenir, au futur, un avenir où je serai enfin grande, adulte, épanouie. Je voulais une maison avec des chevaux au bord de la mer, être vétérinaire et écrivain, avoir trois enfants, un mari, partir en vacances très très loin, faire du cheval tout le temps...

    Je voulais tout ça.

    Maintenant adulte, je le suis. Et il y a toujours cette enfant qui hurle en moi. La grande maison, je ne l'ai pas, pour sûr, et probablement jamais, et quand bien même je l'aurais, je n'y vois plus tant d'intérêt. le travail, raté, je ne suis ni vétérinaire ni écrivain, là-dessus, on peut dire que je me suis plantée sur toute la ligne, mon travail m'ennuie, n'est pas désagréable mais sans intérêt la plupart du temps. Pourtant, il m'a fallu lutter des années pour l'avoir. C'est un emploi de bureau moyennement utile à la société et au progrès comme tant d'autre, mais je dois bénir chaque jour ceux qui ont eu la malchance de m'employer et remercier chaque heure ma directrice car je pourra aussi être au CHOMAGE, le grand le vilain chômage bien pire parait-il qu'un travail inutile et ennuyeux.

    Je suis dans la bonne case, femme active avec des enfants, en société je suis jaugée rapidement, "femme active avec des enfants", plus facile à porter que femme active sans enfant ou femme au foyer avec enfant, même si ce travail est bofbof et me rapporte à peine ce que je pourrai toucher en allocs, même si les enfants sont mal éduquées et me tapent sur les nerfs, je suis dans la bonne case.  "Femme active avec des enfants". Je suis dans la bonne cas mais la petite fille n'est pas contente, elle voulait un travail passion, pas "ça", pas un emploi comme un autre routinier et ennuyeux, elle voulait l'aventure tous les jours et aussi partir au bout du monde et aussi... La petite fille n'est pas contente de la vie que je me suis faite à force de maladresse et de renoncements, je ne sais plus trop. 

    Et puis petite fille, ton plan il était bidon, tout bidon même, parce que faire tout ça à la fois, ben désolée mais moi je peux pas...

    Surtout depuis que j'ai les enfants.... Bon, là où je me suis plantée aussi  ce que je n'en ai pas 3, que 2, et que je les trouve déjà bien assez épuisant, et que je ne vois pas ce que je pourrai faire d'un en plus vu que la maison je ne l'ai pas et le cheval non plus d'ailleurs.

    Je continue à monter à cheval par contre. Pas régulièrement, pas si souvent, pas avec passion, un peu comme une routine, pour dire à la petite fille qu'il y a en moi, tu vois, je ne t'ai pas oubliée, tu vois, je n'ai ni la maison, ni le bon travail, ni les 3 enfants, ni le cheval à moi mais je ne t'ai pas oubliée.

    Je sais que je la déçois cette petite là, peut-être était elle trop gâtée par la vie, trop exigeante, trop impétueuse, peut-être juste trop naïve et pas assez lucide mais je l'ai trahie tellement de fois. Elle doit être morte de tristesse et de déception cette petite fille là.

    C'est l'histoire d'une petite fille en moi que chaque jour je déçois. 


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  • Bon ben voilà... 

    Invitée à un week-end avec de vieux amis d'il y a près de dix ans. pour certains, je ne les ai pas vu depuis cinq, six, dix ans... J'hésite un peu à y aller. D'abord parce que je ne suis pas très loquace en ce moment, l'être humain me fatigue alors m'infliger encore un de ces week-end de pseudo sociabilité... Et puis je ne les ai pas vus depuis tellement longtemps, est-ce que ça a encore du sens? Est-ce qu'on aura encore des choses à se dire? Je pense à mon fils qui me réclame depuis des semaines de passer un week-end en camping, alors je cède, ok, on y va.... Et puis on verra bien. 

    Bilan mitigé. Qu'ils sont loin nos vingts ans.... J'ai connu ces personnes quand elles avaient environ 25 ans, sportifs, rigolards, fêtards, célibataires et sans enfants. on faisait partie du même club de sport, de montagne pour être plus précis, et c'était montagne matin midi et soir ; des expéditions plein d'émotions comme seule la montagne peut en procurer, des fêtes à n'en plus finir, des beuveries parfois, l'impression irrépressible d'être jeune, libre, sans attache, de profiter du moment sans se soucier des convenances sociales. Nos trente ans ont sonné le glas de tout ça. Entre temps, ils se sont mariés, ont eu des enfants, près d'un sur deux a arrêté la montagne, d'autres continuent avec acharnement mais comme un automatisme, je ne vois plus briller la flamme quand ils en parlent.

    Choc d'arriver et de voir que près de la moitié  - des hommes - ont les cheveux blancs. Pas poivre et sel, blancs! Eh oui, nous frisons désormais la quarantaine, certains l'ont déjà passée et ceux qui ne pratiquent pas la teinture ont violemment blanchi. Ceci renforce mon impression d'avoir affaire à de parfaits inconnus, de m'être trompée de réunion, non que je fasse plus jeune, simplement, je ne me voyais tout de même pas encore dans cette catégorie là... Les enfants, par contre, que j'avais laissé quand ils avaient un ou deux ans et qu'ils babillaient, sont maintenant de petits clones de ceux que j'ai connus en miniatures, ultra sportifs, rieurs, et mignons comme leurs parents l'étaient il y a dix ans; j'ai très envie de participer à leur soirée plutôt qu'à celle de leur aînés, on a l'air de bien mieux s'y amuser.

    L'ambiance est assez glaçante. Pas de souvenirs communs à ré-évoquer la larme à l'oeil, tout semble se résumer en un seul mot: compétition: chacun se jauge et se renseigne: profession, salaire, sports pratiqués, prix du dernier camping car  acheté (à l'époque, nous dormions tous en tente mais chacun arbore maintenant fièrement un camping car à 50 000 boules), nombre d'enfants, activités des enfants, . Et j'ai l'impression désagréable de devoir dérouler mon CV. Tout est soumis à une liste de critères de réussite, comme si l'interlocuteur cochait les cases de la réussite ou de l'échec. 

    Je finis avec une sale note: je n'ai pas de camion, j'ai arrêté la montagne depuis plus de cinq ans, j'ai une profession pas très prestigieuse, je n'ai même pas assez d'enfants. J'ai l'impression d'être au service après vente de ma vie, devant justifier sans cesse mes choix, avoir une tente et non un camping car, vivre en appartement et pas en maison, avoir renoncé à pas mal de mes passions, pas de voyage notable faisant rêver, des vacances au camping de plouc land, comme tout le monde.... 

    Bref, je passe un entretien d'évaluation, et j'ai mal évolué, c'est certain. On me jette un regard glacial et quelques phrases peu amènes, on me ramène sans cesse à ma condition de mère qui n'a pas su faire grand chose d'autre de sa vie, mère ratée en plus, car leurs enfants semblent bien mieux éduqués que le mien.

    Je regarde les enfants, qui ne se connaissaient pas il y a une heure, ils jouent ensemble avec légèreté et rires cristallins. Ils ont trouvé quelques bout de bois et des pierres, ils lancent des cailloux dans le ruisseau. Aucun ne songe à se demander quel sport il pratique, quels sont ses résultats à l'école et où il a passé ses dernières vacances, ils sont tout à leurs cris de joie quand le bâton fend l'eau glacée.

    J'ai envie d'aller jouer avec eux, de quitter cette tablée et les questions sirupeuses arrosées de bières et de coups d'oeils en biais, ce simulacre de fête me parait si triste, j'ai envie de les laisser à leurs conversations qui m'emmerdent et d'aller jouer ailleurs, loin, de regarder des bâtons tomber dans l'eau et de rire aux éclats.

    Mais j'ai bientôt quarante ans. Je subirais cette soirée interminable et le week-end qui suivit. Mon fils en ressortit ravi, s'étant fait de nouveaux copains et me demandant quand ils allaient se revoir.

    Pas tout de suite je réponds. M'étonnerait qu'on me réinvite, moi et ma tente qui fuit, mon boulot pas terrible et mes vacances de smicarde, m'étonnerait que la petite communauté me refasse signe. Ils ont vu ce qu'il y avait à voir et en sortent rassurés sur leur propres vies: ils retourneront à leurs vies parfaites, à leurs postes parfaits, à leurs couples parfaits, en se félicitant de leurs réussites réciproques. Ils n'ont plus besoin de moi. Nous ne jouons plus dans la même cour, la société nous a répartis en caste et de la leur je ne fais pas partie.

     


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  • C'est je pense la question la plus brûlante pour tout trentenaire qui se respecte; Avoir des enfants ou pas.

     

    Un petit condensé de la vie avec enfants / sans enfant à partir d'observations très personnelles.

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  • J'ai lu un  début prometteur, un léger passage à vide il y a 15 ans... Et puis courir à 30 ans... J'ai suivi un peu le vieillissement d'un écrivain de talent, star des plateaux télé et du petit monde germano-pratin parisien. Et j'ai été amoureuse de ce jeune homme si beau et à l'esprit si tortueux qui exprimait tellement bien les paradoxes de notre génération. Et puis je suis tombée hier sur l'interview de Nicolas Rey dans On n'est pas couché hier. Moins de Dix ans après. Je ne l'ai pas reconnu évidemment, le jeune homme maigre et incisif s'est transformé en vieillard à la voix pâteuse, au physique de sexagénaire qui pourrait passer pour un genre de père noël dépressif; j'ai reconnu dans le débit lent, les phrases préparées et la posture courbée l'effet d'une addiction aux antidépresseurs par laquelle Nicolas pense sans doute avoir combattu toutes les autres addictions. Il y a quelque chose de cruel aux journalistes de lui montrer ses premières interview, un jeune homme vif et arrogant qui maîtrise parfaitement l'art oratoire d'intéresser les médias, dont l'image brille comme malgré lui. Le Nicolas Rey d'aujourd'hui ressemble au grand frère bourré qui vit reclus dans une caravane d'un début prometteur , comme si déjà à 25 ans, Nicolas avait su parfaitement anticiper la fin, plaqué par son amie qui ne le supporte plus, un enfant qu'il voit en pointillé, une famille qui le supporte à bout de bras comme un fardeau malgré son génie reconnu par tous. Il y a quelque chose d'obsène dans les médias de présenter ce type manifestement dans une mauvaise passe, de le soumettre à l'approbation du public, lui et son phrasé ralenti, son corps plus du tout sexy, ses anecdotes dont on entend trop qu'elles ont été préparées à l'avance et qu'elles seront ressassées d'un média à l'autre. Car l'homme parait vide, il a tout dit, il a épuisé le champs des possibles, est malade assez gravement parait-il, ne lui reste plus qu'à attendre abvec le moins de souffrance possible cette mort qu'il redoute. Il y a quelque chose de touchant dans cet homme qui vient vendre tout ce qu'il lui reste - lui-même -, mettre ses tripes à nu sur un plateau télé en espérant remonter la pente une nouvelle fois. Le livre sera un carton Nicolas, les français aiment les histoires de stars déchues. j'espère que cela te permettra de sortir un peu de la caravane.... 

    Ce qui est terrible, c'est de voir que la dépression est beaucoup plus télégénique et socialement acceptable  à 30 ans qu'à 44 ans.

    Une autre conclusion tragique à cette histoire: Frédéric Beigbeder tient beaucoup  mieux l'alcool et la cocaïne que Nicolas Rey. Sans doute une prédisposition génétique, mais c'est triste pour ce dernier. 


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