• Qu'ils sont loin nos vingt ans...

    Bon ben voilà... 

    Invitée à un week-end avec de vieux amis d'il y a près de dix ans. pour certains, je ne les ai pas vu depuis cinq, six, dix ans... J'hésite un peu à y aller. D'abord parce que je ne suis pas très loquace en ce moment, l'être humain me fatigue alors m'infliger encore un de ces week-end de pseudo sociabilité... Et puis je ne les ai pas vus depuis tellement longtemps, est-ce que ça a encore du sens? Est-ce qu'on aura encore des choses à se dire? Je pense à mon fils qui me réclame depuis des semaines de passer un week-end en camping, alors je cède, ok, on y va.... Et puis on verra bien. 

    Bilan mitigé. Qu'ils sont loin nos vingts ans.... J'ai connu ces personnes quand elles avaient environ 25 ans, sportifs, rigolards, fêtards, célibataires et sans enfants. on faisait partie du même club de sport, de montagne pour être plus précis, et c'était montagne matin midi et soir ; des expéditions plein d'émotions comme seule la montagne peut en procurer, des fêtes à n'en plus finir, des beuveries parfois, l'impression irrépressible d'être jeune, libre, sans attache, de profiter du moment sans se soucier des convenances sociales. Nos trente ans ont sonné le glas de tout ça. Entre temps, ils se sont mariés, ont eu des enfants, près d'un sur deux a arrêté la montagne, d'autres continuent avec acharnement mais comme un automatisme, je ne vois plus briller la flamme quand ils en parlent.

    Choc d'arriver et de voir que près de la moitié  - des hommes - ont les cheveux blancs. Pas poivre et sel, blancs! Eh oui, nous frisons désormais la quarantaine, certains l'ont déjà passée et ceux qui ne pratiquent pas la teinture ont violemment blanchi. Ceci renforce mon impression d'avoir affaire à de parfaits inconnus, de m'être trompée de réunion, non que je fasse plus jeune, simplement, je ne me voyais tout de même pas encore dans cette catégorie là... Les enfants, par contre, que j'avais laissé quand ils avaient un ou deux ans et qu'ils babillaient, sont maintenant de petits clones de ceux que j'ai connus en miniatures, ultra sportifs, rieurs, et mignons comme leurs parents l'étaient il y a dix ans; j'ai très envie de participer à leur soirée plutôt qu'à celle de leur aînés, on a l'air de bien mieux s'y amuser.

    L'ambiance est assez glaçante. Pas de souvenirs communs à ré-évoquer la larme à l'oeil, tout semble se résumer en un seul mot: compétition: chacun se jauge et se renseigne: profession, salaire, sports pratiqués, prix du dernier camping car  acheté (à l'époque, nous dormions tous en tente mais chacun arbore maintenant fièrement un camping car à 50 000 boules), nombre d'enfants, activités des enfants, . Et j'ai l'impression désagréable de devoir dérouler mon CV. Tout est soumis à une liste de critères de réussite, comme si l'interlocuteur cochait les cases de la réussite ou de l'échec. 

    Je finis avec une sale note: je n'ai pas de camion, j'ai arrêté la montagne depuis plus de cinq ans, j'ai une profession pas très prestigieuse, je n'ai même pas assez d'enfants. J'ai l'impression d'être au service après vente de ma vie, devant justifier sans cesse mes choix, avoir une tente et non un camping car, vivre en appartement et pas en maison, avoir renoncé à pas mal de mes passions, pas de voyage notable faisant rêver, des vacances au camping de plouc land, comme tout le monde.... 

    Bref, je passe un entretien d'évaluation, et j'ai mal évolué, c'est certain. On me jette un regard glacial et quelques phrases peu amènes, on me ramène sans cesse à ma condition de mère qui n'a pas su faire grand chose d'autre de sa vie, mère ratée en plus, car leurs enfants semblent bien mieux éduqués que le mien.

    Je regarde les enfants, qui ne se connaissaient pas il y a une heure, ils jouent ensemble avec légèreté et rires cristallins. Ils ont trouvé quelques bout de bois et des pierres, ils lancent des cailloux dans le ruisseau. Aucun ne songe à se demander quel sport il pratique, quels sont ses résultats à l'école et où il a passé ses dernières vacances, ils sont tout à leurs cris de joie quand le bâton fend l'eau glacée.

    J'ai envie d'aller jouer avec eux, de quitter cette tablée et les questions sirupeuses arrosées de bières et de coups d'oeils en biais, ce simulacre de fête me parait si triste, j'ai envie de les laisser à leurs conversations qui m'emmerdent et d'aller jouer ailleurs, loin, de regarder des bâtons tomber dans l'eau et de rire aux éclats.

    Mais j'ai bientôt quarante ans. Je subirais cette soirée interminable et le week-end qui suivit. Mon fils en ressortit ravi, s'étant fait de nouveaux copains et me demandant quand ils allaient se revoir.

    Pas tout de suite je réponds. M'étonnerait qu'on me réinvite, moi et ma tente qui fuit, mon boulot pas terrible et mes vacances de smicarde, m'étonnerait que la petite communauté me refasse signe. Ils ont vu ce qu'il y avait à voir et en sortent rassurés sur leur propres vies: ils retourneront à leurs vies parfaites, à leurs postes parfaits, à leurs couples parfaits, en se félicitant de leurs réussites réciproques. Ils n'ont plus besoin de moi. Nous ne jouons plus dans la même cour, la société nous a répartis en caste et de la leur je ne fais pas partie.

     


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