• Extrait...

    Un autre extrait de mon roman:

     

    "Lundi matin, j’arrivai en cours en retard. Pour rêver une minute de plus je crois, ou pour avoir aidé un myopathe à trouver sa salle ou alors, c’était juste parce que je voulais finir ma cigarette. La salle 309 est petite, sale, encombrée de tables, de livres, d’élèves et de profs. J’avais le vertige. Je passai, glissant sur tous les visages sans rien y imprimer, au travers de la salle pour atteindre ma place : dernier rang à droite, à côté de la fenêtre. Et puis, ce fut le vide : Nico n’était pas à sa place habituelle, au fond à côté de moi. Il s’était foutu au premier rang, à côté d’un type que je ne peux pas blairer, Rémi. Bien joué, il a trouvé un répulsif contre moi à la hauteur. Pour supporter Rémi, il ne devait vraiment pas avoir envie de me voir. Je décidai de respecter son choix. Mais la solitude au bahut est tacitement interdite : déjà, avec un seul ami, ma situation n’était pas brillante : on osait me parler uniquement quand les circonstances l’obligeaient : une cartouche ou une clope avant l’interro, c’est encore des choses que l’on pouvait me demander. Sans aucun ami, mon cas est critique : je suis une intouchable. M’approcher, c’est risquer d’être contaminé. Même les regards de la prof d’histoire-géo refusaient d’aller jusqu’à moi.

     Depuis le début de l’année, en histoire, on étudiait la guerre : les grands bombardements, les alliances qui foirent, les massacres des tranchées, la typhoïde, les mutilés, les gueules cassés, et surtout, surtout, les camps de concentration. C’était le programme. Il semble que le ministère soit résolument décidé à ce qu’aucun n’élève ne sorte du lycée avec une quelconque illusion. Je dois avouer que notre professeur était particulièrement investie et active dans sa mission d’enseignement : elle nous amenait des piles de photos de gueules cassées, nous baladait dans les cimetières militaires, dans les musées de la résistance.  J’avais parfois l’impression qu’elle se vengeait d’être devenue adulte, c’est à dire d’avoir perdu tout goût pour le bonheur en nous forçant à abandonner à notre tour les rêves et les espoirs. Le résultat était médiocre car si nous étions, certes, pleins d’illusions naïves, nous étions aussi parfaitement insensibles  aux souffrances d’autrui alors si elles étaient en plus celles de gens morts depuis des siècles… L’adolescence n’est que la rencontre de la naïveté de l’enfant et de la méchanceté de l’adulte. Et les filles continuaient à s’imaginer un grand avenir dans la chanson  ou le cinéma. Les garçons à croire qu’elles s’intéressaient à eux.

                Ce jour là, la professeur avait l’air particulièrement en forme. Ses yeux brillaient de joie à l’idée de toutes les horreurs qu’elle avait l’intention de nous faire découvrir. Elle  nous annonça une surprise pour la deuxième heure et j’ai dû me méfier. Mais d’abord, comme pour préparer le terrain, elle nous projeta tout un tas d’ images d’archives de la seconde guerre mondiale. Des soldats au visage blancs comme des pantins. Ils courraient vers la gloire, tiraient au fusil,  faisaient des marches militaires mais le film semblait  en accéléré et tous leurs mouvements étaient précipités et  hachés comme ceux de ces vieux robots de la guerre des étoiles. Parfois, l’un d’eux tombait au champ d’honneur. Sa silhouette pâle se cassait brutalement et il tombait tout raide, avec sur le visage une stupeur bouffonne à la Charlie Chaplin. Les autres clowns blancs continuaient à courir  et piétinaient son corps sans le voir. Crise d’hilarité dans la classe, un peu gênée et tendue au début, puis bien plus franche. « Le rire, c’est de la mécanique plaquée sur du vivant. » disait parfois Anaïs qui avait trop lu Bergson.

    Nous passâmes le reste de l’heure à tenter de juguler cette crise de fou rire tandis que la prof, l’air revêche, nous accusait d’un regard outré."


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